Pandémie de solitudes

Aujourd’hui, j’ai porté mes écouteurs la journée entière, comme si j’éprouvais la nécessité de me fermer l’ouïe aux malheurs de la vie. Me fermer l’ouïe pour me fermer la vue, tout en voyant où je posais les pieds. Ma paire d’écouteurs est devenu un stéthoscope qui s’en tenait à examiner mon seul et unique pouls. Je me suis trouvée profondément mal de m’exclure du monde, mais d’y être physiquement présente. Je me suis volontairement isolée pour consoler ma solitude. Un étrange paradoxe s’installe et voici la maladie de notre société. Une population fortement atteinte d’une solitude chronique, mais qui crée elle-même sa déréliction en s’exilant du monde pour se cacher dans son nombril. Un auto-rejet, une altération sérieuse de la santé sociétale, une pathologie qui s’étend de façon exponentielle. Une pandémie de solitudes. Je m’attribue le diagnostic, donc loin de moi l’intention de me prétendre au-dessus de tout ça, mais j’en suis tout de même consternée.

 Il devient presque impossible d’échapper au phénomène, lorsqu’on remarque l’infinité d’incitatifs qui nous entoure. Ne serait-ce qu’avec la messagerie instantanée qui a complètement anéanti la communication orale, mais qui est devenue notre meilleure amie, celle vers qui on se rabat dès qu’un instant de vide se présente; les réseaux sociaux, qui nous donnent l’illusion de faire partie d’une communauté et nous font oublier que celle-ci reste bel et bien virtuelle; les publicités, qui tapissent  nos yeux de messages prônant l’individualisme et la consommation du moi; le marché concurrentiel, qui nous rappelle constamment qu’on doit supplanter le voisin pour réussir; les coupures budgétaires dans la culture, qui font suffoquer le principal milieu unifiant et rassembleur de nos sociétés; les blogs personnels, qui encouragent et intensifient le besoin de dévoiler, de partager une fausse intimité et de trouver la reconnaissance par le web; les frais de scolarité, qui viennent astucieusement confronter les intérêts individuels aux principes de justice; la réforme de l’assurance emploi, qui prend bien soin de discriminer les classes sociales en serrant la ceinture des plus vulnérables; etc.

 Je ratisse large? Mes exemples vont dans tous les sens ? Admettons néanmoins que tous ces facteurs incitent la société à se diviser sans même qu’elle en prenne conscience. Les sources de la pandémie sont innombrables et se retrouvent autant dans le p’tit quotidien que dans le non écrit du système.

 Bien entendu, le jargon médical que j’utilise pour décrire cette maladie de la solitude chronique n’est qu’un moyen poli et disculpant de dénoncer l’individualisme qui prend une dimension et une puissance menaçantes dans le monde actuel. Suite à l’époumonante énumération de causes qui précèdent, rien de surprenant dans le fait d’être maintenant aux prises avec une partie de la population qui souffre des différents symptômes pathologiques et d’une autre partie qui se contente de se plaindre.

 Tel est fait l’humain, celui qui souffre ne se plaint jamais, celui qui se plaint ne souffre jamais, mais fait souffrir celui qui jamais ne se plaint. (Relis ça tranquillement)

 Ainsi, la solitude geignarde continue à alimenter son hypocondrie. Le trajet psychologique est simple : elle crée elle-même son malheur en gobant et acceptant les règles du système (car oui, elle les accepte, puisqu’elle s’y conforme plutôt que de les confronter). Elle angoisse en réalisant sa propre aliénation. Elle se replie. Dans le processus général du repliement sur soi, chaque individu composant cette grande solitude met confortablement ses écouteurs sur ses oreilles pour réfléchir à ses petites anxiétés et se convaincre de son malheur. Du coup, la société se transforme en un simple assemblage d’individualités. Nous nous retrouvons donc avec une société seule et malade, composée de solitudes réellement malades et de solitudes qui se sont convaincues l’être.

 Tous ces mots semblent annoncer la phase terminale, l’arrivée d’une mort quelconque qui ne saurait tarder, mais il s’agit plutôt d’un simple stimulant pour la recherche du remède contre la pandémie de solitudes qui déciment notre société. Il serait grand temps que nous concentrions nos forces à la guérison de notre monde plutôt que de se bourrer d’acétaminophène pour calmer nos maux de tête, nos maux d’être.

 Sur ce, demain j’utiliserai mes écouteurs stéthoscopiques pour fonctionner au même rythme et au même pouls que les autres solitudes de cette société.

Photo par jordandelion

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