Lutte théorique

Je me suis mise à mon clavier avec la ferme idée de crier contre l’autocrate budget antipeuple du gouvernement fédéral. Mais j’ai réalisé, au moment où j’allais entreprendre ma première phrase, qu’avec ce sujet je m’obligeais à parler de chiffres, à arpenter les décisions économiques de notre ignoble gouvernement, à m’acharner sur le déficit zéro et, surtout, à mentionner les mots « capital humain » à plusieurs reprises, ce qui me fait toujours grincer des dents. Voyant l’avenue chiffrée et grinçante vers laquelle je me dirigeais, j’ai pensé à Friedrich Engels qui, la veille, me rappelait l’importance de la Lutte théorique. Dans un petit livre posé sur ma table de chevet, le philosophe et théoricien allemand m’expliquait hier, accompagné de Marx et Lénine, à quel point il est important de bien théoriser un combat pour le mener à ses fins. Or, la théorie comptable étant nécessaire pour se permettre de dénoncer un budget, j’ai renoncé à la prétention d’être fiscaliste. J’ai donc éludé la facture budgétaire, en assumant mon faible intérêt pour les nombres et l’imbécillité des politicailleux fédéraux. J’ai plutôt décidé d’étayer ma fascination pour les comportements humains dans un contexte de lutte. Exit le budget. Parlons de la lutte théorique.

Tous les combats légitimes soulèvent une vague d’indignation populaire et de contestation. On peut ici penser au combat contre la marchandisation de l’éducation et la vague de protestation étudiante qui s’en est suivie et que nous vivons toujours. Cependant, il y a un hic généré par l’ère de consommation dans laquelle nous vivons : la culture de marché conduit inévitablement chaque citoyen à percevoir tout ce qui l’entoure comme un outil promotionnel et une tendance à consommer. Même les plus nobles combats sont ainsi susceptibles d’être abandonnés par le consommateur qui croit avoir obtenu sa marchandise. C’est là où les propos de Lénine et d’Engels me semblent particulièrement pertinents : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. On ne saurait trop insister sur cette idée à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites de l’action pratique va de pair avec la propagande à la mode de l’opportunisme. »

Ces mots ont été écrits en 1902 et pourtant, malgré les 110 ans qui se sont écoulés, les atermoiements récents du mouvement de grève étudiante témoignent que nous nous retrouvons encore aujourd’hui dans une époque où l’action sans réflexion se conjugue à la tendance du simple paraître. Il n’est pas à mon habitude d’étendre mon défaitisme, mais j’éprouve actuellement un profond malaise face à la dépression du mouvement étudiant et à son désengagement dans nos institutions scolaires. Je pense que ce désintéressement peut en partie s’expliquer par des lacunes en matière de connaissances théoriques. Lorsqu’une manifestation passe de 200 000 manifestants et 0 arrestation à environ 700 manifestants et 294 arrestations, c’est qu’il y a d’abord une indifférence et une baisse de volonté, qui expliquent la chute de la première variable, conjuguée à une oppression grandissante, qui explique la hausse de la deuxième.

L’infiltration de la pensée unique des opportunistes fait son œuvre au niveau planétaire et il est difficile de s’en immuniser, mais dans un contexte de lutte sociale, il est crucial que l’intérêt individuel ne prenne pas le dessus sur l’intérêt collectif. Il s’agit d’une tâche ardue, j’en conviens, mais pourtant nécessaire. Le carré rouge, par exemple, ne doit donc pas se limiter à un symbole d’appartenance, et le port de celui-ci doit être réfléchi et non pas répondre à un simple réflexe consumériste de vouloir suivre la tendance. Ainsi, pour envisager le réel changement, toute identification à un mouvement doit être accompagnée d’une position soutenue et d’un argumentaire solide. Autrement, le symbole perdra sa combativité et gagnera en insipidité.

Beaucoup se rassemblent autour de l’action pratique et d’autres se concentrent sur la théorie, et c’est l’union des deux sphères qui donne la force à un mouvement. Alors, il ne faut évidemment pas minimiser la force du nombre et l’importance de l’effet de masse, puisqu’il est impossible de gagner une lutte sociale sans le facteur démographique. Toutefois, il faut nous munir d’une connaissance accrue du débat de fond pour éviter que le tout reste à un stade inoffensif.

Pour revenir à la lutte contre la hausse des frais de scolarité, qui s’est heureusement élargie à la contestation systémique, je crois que la sujétion imposée des dernières semaines nous oblige à revoir le tir et à réviser le plan d’action. Visiblement, les rassemblements populaires sont devenus prévisibles et se transforment en laboratoires techniques pour les oppresseurs. Ainsi, devant l’impasse et l’état critique actuel, la « révolution » doit s’opérer différemment. Malgré ma ferveur de manifestante, je pense que nous devrions peut-être nous pencher davantage vers la lutte théorique. Les affrontements intellectuels sauront enrichir les affrontements de rue. Réfléchir pour mieux revenir.

C’est d’ailleurs ce que nous propose Lénine, lorsqu’il dresse les trois simples étapes pour conduire efficacement une lutte :

• Reprendre le travail théorique pour assurer la croissance normale du mouvement.
• Engager une lutte active contre la critique légale qui pervertit à fond les esprits.
• S’élever vigoureusement contre la dispersion et les flottements du mouvement pratique, en dénonçant et réfutant toute tentative de dénigrer notre programme et notre tactique.

Bref, il est impératif de revoir les notions de démocratie et de liberté d’expression. D’examiner de fond en comble la problématique. D’étudier avec exactitude nos droits. D’assaillir les opportunistes avec nos idéaux et de défaire les leurs. Ce travail est de longue haleine, mais il en vaut la peine. Comme dans tout, il suffit de trouver la bonne formule, d’allier toutes les forces possibles et de faire les combinaisons équilibrées pour arriver à notre but.

Cela dit, le budget du gouvernement fédéral reste aberrant.

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