Le drame du voisin

Girl in the rain

Girl in the rain

Ce soir, c’était ma soirée hebdomadaire au théâtre. Je suis allée voir «  Ce samedi il pleuvait ». Une pièce formidable abordant entre autres la dualité, les dépendances, les préjugés, le désir d’unicité, l’implosion, le triste sort des banlieusards et j’en passe … et ce, en une heure dense et quelques miettes de soupirs.

Au beau milieu d’un enchaînement de monologues qui haletaient d’un synchronisme épatant, une toute petite phrase est venue s’insérer: « Le drame est toujours plus vert chez le voisin ». Cette phrase a résonné dans mes oreilles et raisonné dans ma tête. J’ai poussé quelques rires de désespoir.

Ces neuf mots sont venus résumer de façon juste et concise notre penchant collectif pour l’apitoiement, la victimisation et la quête du malheur.

 Personne ne veut une pelouse plus verte, plus droite et plus parfaite que celle de son voisin. Dorénavant, nous voulons la pelouse la plus infecte et la plus cramoisie. Bien que la compétition existe toujours et qu’elle est loin d’être plus honorable que la victimisation, il est tout de même troublant d’observer les effets pervers de cette attitude.

 On veut faire pitié. C’est comme ça qu’on se fait aimer. C’est ce qu’on nous a appris.

Celui qui a le plus gros drame, celui qui a le plus de pissenlits sur sa pelouse, est celui qui mérite notre attention, notre dévouement et notre compassion. Ainsi, cette inclination vers la pitié est un réflexe qui se propage dans toutes les sphères de la vie et qui, évidemment, s’observe sous différentes optiques d’un contexte à l’autre.

 Il est toujours plus simple d’analyser une problématique à petite échelle pour, ensuite, l’appliquer à une plus grande. Envisageons, par exemple, le solitaire qui s’apitoie sur sa solitude dans le but de l’enrayer. Autrement dit, en jouant la victime de sa solitude, le solitaire attise la pitié de son entourage et espère l’inciter à venir le soutenir. Une formule plutôt paradoxale, perverse et incohérente, on en convient, mais qui se répand tout de même à une vitesse alarmante. Combler son manque de confiance par la victimisation est aussi monnaie courante. À défaut de ne pas être le meilleur, pourquoi ne pas être le pire ?

On le sait, le solitaire n’est jamais réellement seul. Il partage sa vie avec autrui et la victimisation peut parfois envahir leurs relations interpersonnelles. Cette propension mène indéniablement toute liaison vers un rapport victime-sauveur qui fonde ces dites relations sur des bases fictives et qui occulte les réelles intentions. Il devient difficile de se sortir d’une situation de la sorte, car, qui dit pitié, dit culpabilité. Or, à un moment précis, l’un ou l’autre, la victime ou le sauveur, sera prisonnier de cette relation de non réciprocité.

 On le sait, tous les solitaires vivent aussi en communauté. À l’échelle de la société globale, la victimisation nous poussera à inventer abusivement de faux problèmes qui nous détourneront des vrais problèmes à combattre. L’hypocondrie et le déni coexistent et se contredisent.

 Mais, décidément, le drame est tendance.

 À la question : « Et puis, ça va le boulot, la famille, les projets…? » … la réponse : « C’est ok. Des journées de fous. Pas mal occupé. La famille, bah ça s’endure » est drôlement plus fréquente qu’un simple et heureux: « Tout va numéro Un ! La vie est belle ! »

 On envie le malheur de l’autre et dans nos sociétés obsédées par la productivité, se basant sur la compétitivité, la concurrence en est rendue à un point tel que même la misère est matière à jalousie.

Paradoxalement, celui qui a la pelouse la plus décrépie, ou celui qui n’en a tout simplement pas, ne se plaindra pratiquement jamais de sa misère; alors que celui qui a la plus impeccable des pelouses se plaindra continuellement de tout et de rien, question de faire partie du drame collectif.

Le drame collectif.

Une réalité convoitée.

 Pourquoi le drame du voisin est-il toujours plus florissant que le mien ? Moi aussi je veux de la tragédie. Moi aussi je veux pouvoir me plaindre… ça paraît si mal d’avoir l’air heureux.

Crédit photo you mee

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