Lettre d’une fille à son père

Bien oui, j’ai décidé de t’écrire dans l’espace public, de partager une partie de nos discussions. Tu m’as vu me transformer depuis la dernière année. Petite, tu savais déjà que j’allais être quelque chose, c’est maman qui me l’a dit. Apparemment, haute comme trois pommes, je ne me laissais pas faire, toujours exaspérante avec le « pourquoi papa? » dans la bouche. Et tu me répondais « parce que c’est ainsi Kaouther, parce que je l’ai décidé », Dieu seul sait à quel point cette réponse me faisait chier. Pour moi, il devait y avoir de la justice partout, pas de domination de quelqu’un sur un autre, tout le monde était égal.

Et ça n’a pas changé. Je n’ai pas changé, bien au contraire, j’ai compris. Maintenant, du haut de mes 21 ans, je me bats avec les moyens du bord contre l’injustice, contre la répression policière, et contre l’hégémonie. Je sais, je sais que c’est dur pour toi. Dur de voir ta fille s’opposer à une grande partie de ta vie. À tes 20 ans, tu t’es battu toi aussi, mais pas de la même manière que moi. Toi, tu faisais partie de l’autre camp Pa’. Ta carrière de policier en Algérie t’a valu plusieurs mérites, et je respecte ça, mais ils ne sont pas tous comme toi Papa. C’est ce que j’ai compris.

Arrivé ici, tu t’es enligné dans la même branche. Repris tes études pour devenir constable spécial. Oh que je me rappelle le jour de ton assermentation, j’étais si fière de toi. Hey, mon père devient un agent de la paix, à 8 ans c’est le rêve de toute petite fille. Je me rappelle quand tu m’amenais au travail avec toi, t’étais tellement fier de voir les yeux de ta petite fille briller d’admiration. Ça paraissait tellement que t’étais mon héros. Et quand on me demandait « toi, Kaouther, tu veux faire quoi dans la vie? » Je répondais avec un trop plein de confiance « Moi, je veux être procureur de la couronne. Je veux défendre les gentils. » Qui étaient les gentils? Les agents de la paix, les victimes. Pas les méchants citoyens qui s’en prenaient aux policiers, Papa.

 Puis 2012 est arrivé, j’ai sortit mon carré rouge malgré ton désarroi. Je suis descendu dans la rue, j’ai crié, ri, chanté et parfois même j’ai pleuré. 2012 a été une année de deuil, pour moi. Je suis tombé de mon nuage rose, de mon idéaltype, j’ai frappé le mur de la réalité.

 Nos discussions n’étaient plus pareil à ce moment-là. La tension s’est installée, c’était pareil comme dans la rue, mais dans la maison. D’un côté, toi tu prônais l’obéissance civile et le respect de l’ordre, de l’autre je prônais la lucidité et le respect de nos droits. Te rappelles-tu ce que tu m’avais répondu quand je t’ai dit que je me battais pour nos droits, tu m’avais dit « oui, mais moi aussi j’ai le droit de rentrer du travail sans me faire déranger par vos manifestations ». Ouf, ces mots m’avaient affligé un coup, mon père, MON PÈRE à moi me sort des arguments dignes de Martineau, Duhaime et Perron.

 À ton « les lois sont là pour une raison Kaouther, pour qu’on les respectent », je t’ai répondu « je les respecterais quand elles me respecteront ».

Désolée Pa’, désolé de demander un monde meilleur, désolée de me battre contre un système bien plus gros que moi, désolée de ne pas suivre le chemin que tu aimerais que je suive et désolée d’avoir engendré les commentaires de tes collègues sur « la fille du Capitaine qui ose porter le carré rouge »… Ah pis finalement, je ne le suis pas. Je ne m’excuserai pas de me battre pour ce que je juge de légitime. Tu sais pourquoi je ne le ferais pas? Parce que c’est toi qui m’as appris à ne pas déroger à mes convictions, à me tenir debout face à la critique. Le jour où on me prouvera que j’ai tort, je m’arrêterai et m’excuserai avant de me retirer.

En fin de compte, on est pareil Papa. Je suis ta version, mais de l’autre côté. Je le sais que tu es fier de moi au fond de toi. Tu me comprends, mais tu ne peux pas me l’avouer parce que ça serait cautionner, ce à quoi tu t’es toujours opposé, la désobéissance civile. Le jour où je rentrerai dans une salle du Palais de justice de Montréal pour défendre une victime des agissements d’un policier qui n’a pas été comme toi : intègre et honnête, tu seras, encore plus, fier de moi.

Finalement, quand tu m’as dit « tu ne comprends encore rien à la vie Kaouther », je t’ai répondu « au contraire, j’ai compris trop vite, trop tôt, trop brutalement »… Et tu le sais.

Signée ta fille qui t’admire, malgré tout.

Crédit photo staralee

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