Les jobs de merde…

Ma mère me le répète souvent : «  Il n’y a pas de sous-métier! » Avec raison. Et comme il n’y pas de sous-hommes, mais qu’il y a du mépris en abondance, c’est une formule paratonnerre qui protège les plus modestes salariés (incluant Bibi) des gens arrogants. Par contre, des conditions piteuses, que ce soit au récurage de la vaisselle et des chiottes, à la shop ou bien au harcèlement par téléphone, je les ai goûtées et copieux. Alors, à chaque nouvel emploi que je n’espérais que « passager et alimentaire », je me ressassais cette expression, tel un baume réconfortant.

Et pourtant, après-coup, rarement mes souvenirs semblèrent se cristalliser sur le maigre salaire, le patron chiant, les horaires bipolaires, les mises à pied temporaires ou la charge de travail. Bien sûr que ça m’enrageait, m’écœurait, m’inspirait des contes trotskistes sanglants, mais j’ai toujours entré dans l’entrepôt, le centre d’appel, name it, en connaissance de cause. Pas fleur bleue, ni surpris, le gars. C’était bien conscient de ce qui allait s’ensuivre que j’entreprenais ces boulots.

D’ailleurs, c’est toujours là que j’ai rencontré les plus beaux élans de solidarité, où j’ai fraternisé avec d’autres siphonnés, marginaux et cerveaux fêlés de mon acabit, à rire du boss autour d’une cigarette. La belle camaraderie, celle qui pointe quand tu es en retard et te réconforte lorsque tu as la mine basse. Une chaleur qui repousse la misanthropie et t’inculque le sourire.

Non, ce qui m’a marqué au fer, c’est un tas d’observations, de détails grossis à la loupe. Une illumination sociologique qui balaie la naïveté. Soudain, une fenêtre s’ouvre et on constate un truc sur l’Humain et la nature de ses relations avec ses semblables et son environnement. Selon l’interprétation, on peut gagner en expérience et en sagesse, ou bien, se développer le lobe sociopathe.

Un de ces moments névralgiques a commencé dans une maison de sondages, j’étais branché à un osti de téléphone automatisé composant des numéros depuis une banque de données (gracieuseté d’un fournisseur en télécommunication). On faisait des études de marché. Une compagnie souhaitait augmenter sa vente d’ailes de poulets industrielles? Simple. Une analyse d’échantillonnage biaisée plus tard et les fonds publicitaires étaient débloqués. « Bientôt dans un rayon de surgelés près de chez vous! » Une élection à l’horizon? Un parti moribond voudrait savoir quel plan adopté, quand faire un virement de chemise idéologique, comment gagner quelques points : même plan marketing que la volaille usinée, mais un client et un produit différents. Quand dans une tranche d’âge ou un groupe socio-économique on venait à manquer de répondants, on rappelait immanquablement ceux ayant refusé de répondre initialement. Ça hurlait d’exaspération, ça criait des menaces, qu’importe : « ça » finissait par répondre, « ça » se résignait, et éventuellement, « ça » achèterait.

Ensuite, ce fut la vente par téléphone de contrats de cellulaire, avec un patron ne parlant que de bonus et rendement. Mon unique victime fut une dame âgée, manifestement seule, heureuse de parler à quelqu’un, même moi, le crisse de vendeur. Avec un script préétabli, des arguments mensongers, la pression du superviseur comprenant sa solitude, sa vulnérabilité et sa sympathie pour moi : on me pressa de lui fourguer un plan plus cher que le précédent. Bien qu’elle ne l’utilisait à peine. Une fois la transaction conclue, je suis sorti à l’extérieur fumer, me sentant honteux, sale, cheap.

En rentrant, j’ai donné ma démission. En expliquant au superviseur que je me sentais horrible d’avoir abusé de la confiance d’une personne fragile. Il me balança ce truc : « Tu inspires la confiance, t’aurais fait un bon vendeur, dommage. » Même pas la triste excuse du loyer à payer. Non.

Dans un cadre institutionnalisé, non seulement l’insensibilité s’instaure, mais un type normal, même superviseur, sans corne au front ni queue fourchue au cul, perdait ses repères éthiques. Il se transformait en robot. Sondages, ventes par téléphones, même combat. Il ne reste plus qu’à passer à l’appel suivant.

Il y a deux semaines, j’ai effectué la collecte des déchets sur le Boulevard St-Laurent pour le Festival Mural. L’évènement, chouette pour ses fresques, même si elles servaient plutôt de publicité pour une vente trottoir, me procura ma dernière révélation en date.

Les conditions : sillonner de long en large le boulevard pendant douze heures, de nuit, baigner dans le jus de poubelle et son odeur pestilentielle, trimbaler de lourds sacs d’ordures, encaisser sans broncher les vannes des passants bourrés : « Eille, d’après toi, l’gros, c’est lui ou les vidanges qui sentent la charogne? », etc. Mais qu’importe, ce n’est rien que les éboueurs de la ville n’auront jamais entendu ou enduré, ni le boulot le plus ingrat qui existe. Et pour une fois, Bibi faisait une piastre honnête.

Par contre, le hic, justement, c’était les déchets. On connait tous l’existence des sites d’enfouissement, des dépotoirs, et on peut vaguement tenter d’imaginer leur taille. Mais bon Dieu! Être témoin de la quantité phénoménale de merde que nous produisons pour satisfaire l’appétit de la Bête, soit la société de consommation, ça m’a estomaqué. Ouste confort et indifférence! Maintenant que j’étais confronté à ces amas monstrueux de sacs dégoulinants de bouffe gaspillée, débordant d’emballages en styromousse utilisés quelques secondes puis jetés, j’en prenais plein la gueule.

On constate rapidement que nos petits efforts individuels, certes louables, sont d’une insuffisance ridicule. Au mieux, on s’achète personnellement un peu de bonne conscience citoyenne, mais ce même sentiment d’innocence est complice d’une inaction collective catastrophique.

Ça m’a apporté, ces jobs merdiques. Des observations que j’aurais effleurées en théorie dans un cursus scolaire, mais rien ne valant une expérience concrète, j’ai plongé, un peu malgré moi, dans le bourbier humain. Rien de tout repos, mais on y prend goût. Même que, espérant mettre à l’épreuve et vérifier la célèbre phrase de Hobbes : « L’homme est un loup pour l’homme », je songe m’inscrire à Nicolet…

Crédit photo wintersoul1

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