Une journée de marde au bureau

Le cadran sonne. Toujours la même alarme de merde. Trop paresseux pour la changer. De toute façon, je serai écœuré de l’autre d’ici 2 semaines alors à quoi bon…J’enclenche le snooze et je replonge aussitôt dans une série de rêves loufoques alimentés par les excès d’il y a quelques heures à peine.

Je tire finalement ma carcasse du lit. Il est 8h20. Je dois être prêt à travailler dans 10 minutes. Je dois trancher entre le déjeuner et la douche. Je suis dégueulasse, suintant, pas tout à fait réveillé, une haleine de cimetière et ma tête s’apparente à une enclume.
J’opte pour la douche froide, histoire d’apaiser ce rude réveil. Je sors de la douche à 8h30. Un appel au répartiteur afin de vérifier s’il ya des tâches à proximité. Rien à signaler. Calme plat ce matin.

Je me dis que cette journée ne s’annonce pas très lucrative. Qu’importe… j’ai la tête loin dans le cul, je m’en câlisse. J’ai le temps de m’habiller en prenant soin de ne rien oublier de mon attirail et de fumer une clope. Je supporterai la faim jusqu’à l’heure du dîner.

Les premières cueillettes arrivent vers 8h45. Une aubaine: une dizaine de colis à rafler au même endroit. Un cadeau dans le domaine de la messagerie. Tous à livrer dans le même secteur en plus. Une lueur d’espoir comme quoi cette journée pourra contribuer à renflouer les coffres dégarnis par les abus des derniers mois.

J’enfourche mon vélo en pensant que la vie pourrait être plus misérable. Je pourrais être en train de me fendre le cul en quatre dans une rizière, et être chanceux d’en récolter un salaire.

Je prends 2 minutes pour planifier la meilleure route possible afin d’éviter le maximum d’aller-retour. Aucun des colis n’est urgent après tout…

Une dizaine de tours de pédalier, une rouge brûlée, un coup de klaxon, c’est tout ce que ça prends. L’adrénaline coule à flots. Mes sens s’éveillent. Les piétons se transforment en cônes, les voitures et les camions en… criss de gros cônes.

La route se transforme en parcours du combattant. Je m’imagine presque dans un niveau de Mario-Kart, sauf que je n’ai pas de coquilles Saint-Jacques à barouetter sur les autres usagers de la route…

Je ne pense plus à rien. Course contre la mort. Train d’enfer. Tassez-vous c’est fucking urgent!! J’accélère, je survole le trafic. Au diable les commotions, dans l’cul l’hôpital, fuddle duddle la morgue. Plus rien à foutre de mes problèmes. À cet instant, je suis vivant, je fais quelque chose que j’aime et je suis même rémunéré pour le faire! Presque un début de sourire sur mes lèvres…

Notre entourage dispose cependant de cruelles dispositions pour nous ramener à la réalité. Davantage lorsqu’on défile à fond de train dans une jungle urbaine… Deux poids lourds (on parle de camions ici…) à l’intersection perpendiculaire. Mon feu tourne au rouge et ce sera à leur tour de s’engager. Je commence à décélérer.
Soudain, j’ai un flash: si ma mémoire est bonne il y a une sorte de  »hang-time » à cette intersection. Pour une durée d’environ 5 secondes les feux sont tous au rouge (sûrement pour permettre aux piétons de traverser de manière sécuritaire). Je suis à une vingtaine de mètres. Si j’me fourre sur celle-là ça va faire mal, très mal.

Au pire des cas je me fais transformer en galette d’opossum.

Au pas pire des cas, j’hériterai d’une mobilité comparable à celle de Stephen Hawkins.
Au meilleur des cas, j’ai le temps de me faufiler entre les deux mastodontes en criant  »BANGERANG » …en me jurant de ne plus avoir recours à ces manœuvres hardies.

All right, rien à foutre. Les 4 feux sont toujours au rouge et un des camionneurs semble beaucoup trop occupé à savourer son duo clope-café pour effectuer un départ style F1 si ça change vert… Je fonce. La peur suit pas très loin derrière. Suis-je vraiment en train d’essayer d’out-speeder 2 fucking 18 roues??

Madame Adrénaline se charge de tout: une nouvelle décharge et elle fait d’une pierre deux coups: Une solide droite qui envoi ma peur au plancher, et une p’tite piqure d’E.P.O. qui donne l’énergie à mes jambes de traverser mach-10 ce faux pas dans lequel je m’étais fourré. Je ferme presque les yeux. Ce qui reste de mon âme est en extase. Comme si je ne voulais pas savoir le dénouement de ce mauvais pari.

Reality check. Un coup d’œil rapide derrière mon épaule. J’ai passé. Le gros tas au volant du premier poids lourd a sûrement renverser son café sur ses burnes et avalé sa cigarette. Hors de danger pour le moment. Plus Jamais des close calls comme ça!! Puis, je me rappelle que ça ne sert à rien de me conter des histoires: ce n’est que face à la mort que je me sens pleinement vivant, même si j’en éprouve une peur à glacer le sang et tous mes sens…

Premier drop. Ah… c’est l’fun. Ils ont changé d’adresse les câlisses. Une chaaaannnce qu’ils m’ont avertis. Une note comme arrêt supplémentaire. Christie de perte de temps. C’est un classique. J’essaie de ne pas voir rouge. Ça sert à rien de s’énerver pour des facteurs hors de notre contrôle. Tout de même frustré, j’enfourche mon vélo vers ma prochaine destination.

« Hein? De quel paquet tu parles?? »

Un autre classique. La pauvre dinde qui commence à s’énerver parce qu’elle a aucune câlisse d’idée quel paquet tu viens chercher. Les gens placent une commande et ils sont même pas foutus d’en aviser la pauvre réceptionniste. Un coup d’œil sur ma montre pendant que l’autre folle s’active auprès de ses collègues : « Y as-tu quelqu’un qui a placé une commande chez rapiiiiiide?? »

Je sens la fumée qui se met à s’échapper de mes oreilles, mes dents grincer, mon visage qui doit être rendu écarlate et mes deux grosses veines qui gonflent dans mon front… Une des filles a tout d’un coup un éclair de génie : « Ah ben oui! C’est le micro qu’on devait rendre à TVA », semble-t-elle me dire de la mezzanine. Elle me lance un regard du genre « tu vas-tu monter le chercher?? ».

Je lui un retourne une mimique du genre : « Non, bitch, tu vas bouger ton gros cul pis descendre en bas me le fucking porter ton paquet. Déjà que ça fait 10 criss de minutes que je poirote dans le lobby parce que vous êtes pas foutus d’avoir un minimum de communication dans votre entreprise de marde. Tu as déjà assez gaspillé ma vie comme ça. Donne-moi le criss de paquet que j’sacre mon camp d’icitte. »


Elle semble avoir compris le message…Puis c’est de nouveau la consternation. La tarte me donne un micro, les câbles bien emberlificotés. Elle me le tend comme ça. Pas emballé. Rien. Même pas dans un p’tit sac.

« Pardon, je ne peux pas prendre du matériel électronique s’il n’est pas emballé convenablement mademoiselle. D’autant plus qu’il pleut », dis-je d’une voix neutre.


J’aperçois le big-bang dans ses yeux. Elle me dévisage comme si j’arrivais tout droit de Mars. Il n’y a rien à faire pour obtenir sa collaboration. Exaspéré, je sors un sac en plastique de ma cocotte. Ça me fait chier de l’utiliser pour ce micro: j’avais prévu l’utiliser pour ramasser des canettes vides dans les poubelles de la place Ville-Marie, histoire de rentabiliser un peu plus mes journées. Tout semble indiquer que je vais devoir me passer de ce petit gagne-pain aujourd’hui… né pour un p’tit pain t’sais…

Je fais disparaître le %$&/%$ »/&)(* de micro dans mon sac, tout en pensant que la prochaine fois que j’ai à venir à cette adresse, il se peut que je sois léééééégèèèèèèrement en retard…
Plus aucune tâche pour le moment.

Je me dirige René-Lévesque coin University. C’est le spot à standby. Il est environ 11h00. Je sors une bière de mon sac, histoire de faire traverser quelque chose par mon estomac pour résister jusqu’à l’heure du souper. Milwaukee tablette et Pall-Mall régulières au menu. Le dîner des connaisseurs.

Je ne dis pas un mot. J’écoute plutôt ce qui se raconte autour de moi. Tout le monde arrive avec sa petite anecdote chiante ou cocasse de l’avant-midi. Un tel qui a du livrer un rouleau d’architecte pas emballé sous la pluie. Une autre qui s’est fait ouvrir une porte en pleine gueule. Bref, ça discute, ça parle, ça rit, on chiale…

Je glisse tranquillement vers une autre dimension. Un peu comme Tom Hanks au beau milieu du champ de bataille dans Private Ryan. En gros, j’ai mis mon cerveau à off et j’entends plus que j’écoute…

La sonnerie de mon cellulaire me ramène à la vie. Une livraison de marde. La fameuse route du docteur Leblanc. Livraison qui consiste à aller chercher des échantillons de pisse, sang, formol ou autres matières louches dans une clinique privée et à les amener à l’hôpital Général. Toujours une joie quand un de ces paquets a mal été emballé
et que ça se déchire dans ton sac…

J’ai horreur de ce call la. En fait, c’est de l’hôpital Général dont j’ai horreur. Rien que l’odeur de cet établissement est suffisant pour me couper les jambes et me rappeler de douloureux souvenirs. À chaque fois que je traverse la porte ça ne rate jamais. J’éprouve un sentiment si étrange que je ne suis pas sûr de l’avoir tout à fait déchiffré à ce jour. Je ressens toutes les blessures accumulées au fil des ans me frapper d’un coup sec. Une enclume me tombe sur la tête. Je revois mes dents propulsées sur la chaussée, ma mâchoire se tordre en huit, mon épaule se fracasser jusqu’à mon oreille, mes rotules remonter le long de ma cuisse, mes chevilles effectuer un 360 degrés sur elles-mêmes. J’ai envie d’hurler de douleur mais ma gorge ne produit aucun son. Une sorte d’électrochoc qui traverse toute ma carcasse.

J’ai ce dégoûtant feeling à chaque fois que je sens la mort près. J’ai ressenti ça pour la première fois vers 15 ans quand je voyais mon pauvre chien être malade et que je savais ses jours comptés…

Dans l’ascenseur, un pauvre dude en civière, casque de vélo encore attaché à son cou. Rien pour me donner le goût de continuer ma journée.

Je me rappelle quand c’était moi à sa place. Dans le noir dans un corridor me tordant de douleur en attendant ma fucking dose de morphine. Suppliant le pauvre infirmier de m’amener un shot au plus criss. Les deux médecins amateurs qui me rafistolent la mâchoire sans anesthésie local, saloperie de pénurie. Je reprends mes esprits, effectue la livraison et je quitte cet endroit maudit. Tout de même content d’y être entré et sorti sur mes deux jambes…

Retour à la case René-Lévesque/University. C’est le calme plat aujourd’hui. En fait c’est le calme plat durant tout l’été. La joie totale quand tu sais que tu n’as pas de salaire horaire. J’anticipe déjà les rations de pâtes au thon, la bière cheap, les cigarettes roulées et la désintoxication forcée.

Malgré tout il n’y a rien d’autre que je me vois faire ces temps-ci. J’ai abandonné l’idée de retourner aux études. Rien que l’idée d’être à nouveau assis derrière un bureau me paralyse. Pour combien de temps encore? Je ne sais pas. J’essaie de ne pas y penser. Je fais l’autruche. J’enfonce ma tête dans le bitume. Ya rien d’autre que j’veux faire. Ya rien d’autre que je sais faire. Aucun colis n’est urgent après tout.

Quelqu’un, quelque chose, veille sur moi il faut croire.

Je ne roule jamais seul…

 

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