Le faux débat de la charte

GasparEn ces temps mouvementés, le débat public bat son plein au Québec. Du moins, une vague ombre de débat dans un espace prétendu public est à l’oeuvre. La question de la charte des valeurs n’a pas fini de faire couler de l’encre, à quand le first blood ? S’il doit y avoir un point positif à une telle mascarade, c’est – espérons le – que ce faux dilemme va permettre de poser des questions sur plusieurs mécanisme vicieux qui structurent actuellement notre société. Des questions comme : Y à t-il réellement un espace de débat public au Québec? Cet espace a-t-il une répercussion sur les politiques? Sommes-nous soudainement intéressé-e-s par les rapports entre hommes et femmes? Y a t-il un problème spécifique avec l’Islam? À quelle place peuvent s’attendre les immigrant-e-s en arrivant ici? De telles questions sont souvent occultées mais il semble que leur pertinence, autant que la nécessité de les questionner, se fasse criante.

 

La première chose qui me saute aux yeux lorsqu’il est question de la charte c’est le soudain enthousiasme que nous manifestent les décideurs sur la question de l’égalité hommes-femmes. De prime à bord, il est effarant de constater la négligence du gouvernement Marois – mais aussi des autres – face à l’existence de genres distincts autre que l’homme et la femme. Nous vivons dans une société à forte tendance post-moderne et l’explosion du genre est en marche, nos gouvernement ne peuvent plus reléguer au burlesque l’existence de citoyens ni hommes ni femmes. Loin de moi l’idée de me revendiquer autre chose que sympathisant queer, mais tout de même, la nomenclature hommes-femmes ne convient plus à une portion de l’humanité, il est bien temps de s’en rendre compte. Pour revenir à cette fameuse question d’«égalité», je ne peux que ressentir de la frustration et un sentiment de manipulation lorsque cette dite valeur est remise au goût du jour. Un certain Edward Bernays, au début du siècle dernier, sous couvert de manifestation du féminisme, faisait fumer plusieurs dizaines de femmes lors d’un événement public bien orchestré. En réalité, il était payé par des compagnies de tabac pour trouver un moyen d’ouvrir le marché des cigarettes aux femmes. Est-ce que le féminisme plait aux politiques parce qu’il s’instrumentalise bien? Du côté de l’image et du spectacle, il est difficile de voir les volontés d’un gouvernement d’établir une égalité fondamentale lorsqu’on se retrouve dans un abri d’autobus ou qu’on regarde la télé. La femme-objet s’y retrouve plus nue que jamais. Où sont les grandes valeurs du Sieur Drainville et de Dame Marois lorsqu’elle déclare que «Montréal reste un endroit idéal pour la F11». N’oublions pas que la fin de semaine de la Formule 1 est un moment fort pour le tourisme sexuel2. Il existe bien d’autre raisons de douter des intentions du gouvernement face à l’égalité entre les genres, ne serait-ce de par la difficulté qu’ont les groupes féministes non-institutionnels à obtenir une voix dans le débat public.

 

Parlons-en de ce débat public. Il existe soit disant un espace où les individus qui peuplent le Québec peuvent se réunir, pas nécessairement physiquement mais tout de même, pour débattre d’idées, de perspectives d’avenir ou simplement de ce qu’ils ou elles vivent au quotidien. En plus, il paraît que cette plateforme permet de communiquer avec nos dirigeant-e-s et de leur soumettre nos doléances. Si on regarde l’histoire de la sphère publique et de sa division communication, on se rend compte qu’elle fut une extension de la cour des rois, puis des cafés et des salons de la bourgeoisie et de l’aristocratie européenne3, puis finalement, grâce à Edward Bernays, fut constitué comme espace d’expression populaire, démocratique mais toujours contrôlé par le gouvernement invisible4. Pour faire simple, cet espace est historiquement l’espace des privilégiés, alors qu’en est-il de nos jours? Il y a aussi la question plus connue de la convergence des médias. Le fait que depuis de nombreuses années, quelques gros joueurs des télécommunications au Canada achètent l’ensemble des journaux et quotidiens du pays. Ces quelques gros joueurs obtiennent ensuite le gros bout du bâton lorsqu’il est question de financement ou d’orientation idéologique. Encore mieux lorsqu’il est question de condition de travail et de recherche journalistique. À l’époque où disparaissaient les branches de journalisme d’enquête et leurs bureaux à l’international pour des raisons de rationalisation des budgets, à l’époque où les grandes agences internationales comme France-Presse et Reuters prennent la place laissé par les journaux nationaux, c’est aussi l’époque où les gros conglomérats encouragent l’acquisition de petits journaux. Donc, si l’espace de débat est réservé à une élite, contrôlé par des méga-corporation et que ce débat ne se rend pas aux décideurs, qu’en est-il du débat?

 

Nous arrivons au point le plus litigieux et le plus délicat de ce billet. Autant jouer carte sur table. Je suis athée, j’ai un malaise profond avec la religion mais je n’ai aucun problèmes avec les individus qui y adhèrent dans la mesure où ils et elles sont conscient-e-s et critiques – dans la mesure du possible – des dynamiques de dominations qu’ils-elles reproduisent. Cela étant dit, voici mon malaise. Toutes les opinions relatives à la charte qui traversent l’espace public et nous parviennent semblent être obligées d’aborder le thème de l’Islam. Comme si la question de la laïcité de l’État était nécessairement liée à l’Islam ou comme s’il suscitait un malaise dans la société québécoise, voir nord-américaine. À mes yeux, l’Islam, comme toute religion, est critiquable mais il me semble fort malhonnête et vicieux de profiter d’une charte des valeurs québécoises pour lancer un assaut frontal contre lui. Si tel est le cas, autant l’appeler la charte anti-islamique des valeurs québécoise. À un autre niveau il semble s’imposer un double standard dans la considération que ce débat porte aux différentes religions. Certains diront que c’est parce que l’Islam est la plus ostentatoire des religions au Québec. Alors, que dire des femmes de la communauté hassidique d’Outremont, qui sont forcées de se raser la tête lors du mariage. C’est vrai, une perruque se remarque moins. Pour poursuivre la lancée, il paraît présomptueux, voir totalitaire, pour d’un État bourgeois, de vouloir imposer la laïcisation à son personnel alors que lui-même peut se concevoir comme une religion. Des gens y croient, on nous force à contribuer à son existence, de nombreux dogmes existent et forment une conception collective de l’existence. On nous y promet un avenir meilleur et une voie pour la repentance. Alors que dire de notre État laïque. Ce litige sur la place proéminente de l’Islam dans la charte me laisse de nouveau perplexe.

 

Finalement la charte des valeurs nous offre une opportunité de nous questionner sur la place qu’occupent les immigrant-e-s dans la société et l’impact qu’elle va avoir sur leurs conditions de vie. Le cas de nombreuses femmes aiguillées par le marché du travail dans des emplois à faibles responsabilités ou à faible salaire. Également, les cas d’emplois dans le domaine du care : éducation des jeunes enfants, soins aux ainées ou aux personnes handicapées. Un bon nombre de ces emplois étant reliés à la fonction publique ou para-publique seront susceptible d’être soumis aux restrictions de la charte. De cette manière la charte punit un groupe particulier et n’est en aucun cas une mesure égalitaire. De plus, il est à parier qu’un bon nombre de personnes nouvellement soumises à la charte seraient plus portées à quitter leurs emplois qu’à transformer aussi radicalement leur vie. Cela contribuant grandement à exclure certains groupes sociaux de la fonction publique. Pour des gens déjà isolés des fonctions lucratives et décisionnaires, les possibles du marché du travail semblent s’amenuiser dangereusement. Le phénomène d’agression envers des femmes de certaines minorités visibles semble en augmentation depuis que la polémique sur la charte est commencée. Cela ferait-il reflet à une certaine dimension identitaire à demi assumé de la charte? Néanmoins, je ne saurais dire si ce comportement existait déjà au Québec et est simplement relayé dans les médias parce que c’est un thème du jour ou s’il est réellement causé par les idées véhiculées par la charte. En somme, il semble que la charte des valeurs ait un impact dramatique sur les conditions de vies de certains groupes déjà opprimés. Au final, la charte me semble bien mal venue et bien mal présentée dans un moment de notre histoire où l’austérité et les pipelines de l’Ouest semble être sur le point de se concrétiser et de perpétuer la destruction du social au Québec.

 

Gaspar C. Lépine

étudiant au BAC en science politique à l’UQAM

3Habermas, J, L’espace public : Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, 1978.

4Bernays, E, Propaganda, 1928.

 

Crédit photo SEE TEFL Teacher Training

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3 réponses à “Le faux débat de la charte

  1. Comme vous le mentionnez, cette charte crée de la division, comme si nous en avions besoins…… De plus en régions éloignées, le nombre de gens visées est moindre et maintenant cernées à tout jamais (le négatif reste…) Agnostique que je suis, je respecte les croyances des autres et me faire soigner par une femme ou un homme dans son habillement de son choix m’importe pas du tout. Surtout que les soins de santé sont totalement déficients au Québec……
    Ils ont réussit à me faire haïr la politique que je n’adorais déjà pas.
    Les vrais enjeux sont comme vous le mentionnez encore 🙂 Le Pipelines, gaz de schiste, pauvreté, et etc…..
    Le parti Québécois s’est tiré dans le pied et va boiter des années….
    Ma Grande Gueule 😉

  2. Bonjour,

    Votre Charte, vu de France:
    La France est un état laïc, ça tout le monde le sait (et tout le monde s’en fout, aussi; moi le premier). Normalement, dans un état laïc, aucune religion n’est prépondérante sur l’autre, et la nation se doit d’être impartiale. C’est la théorie. Dans la pratique, on est à l’exact opposé du concept.
    Par exemple, dans certaines régions – le Nord-Ouest, surtout – on assiste à des démolitions d’églises faute de moyens pour les entretenir, mais aussi de volonté.
    Les cynagogues sont l’objet d’une surveillance plus ou moins assidue des forces de l’ordre, afin de les protéger.
    Par contre, si la communauté Musulmane décide d’ériger un mosquée afin que leurs fidèles puissent prier autre part que dans la rue (!), on assiste là, à une levée de boucliers, avec procés, manifs, et j’en passe.
    Pour résumer, le France est laïc, elle se fout des chrétiens, encense les juifs (je n’ai rien contre eux, mais entendre le ministre de l’intèrieur dire qu’il est lié à jamais à Israël par son mariage, me fais voir rouge; idem pour le ministre des affaires étranges Fafa pour les intimes), et montre du doigt les Musulmans. Pour un ancien pays colonial…

    Bref, je vous donne un exemple. J’ai un collègue de boulot d’origine Kurde, qui c’est marié avec une femme de la même communauté qui vit et travaille au Québec. Il était prévu qu’il aille la rejoindre en 2014, le temps pour lui de remplir les papiers nécessaires à son déménagement. Après six mois de prise de tête, il a été décidé que c’est sa femme qui viendrait en France. Dommage pour vous, vous allez perdre une dentiste!

    Et, en ce qui concerne le mariage des personnes gays, que certains voient comme une grande avancée pour l’humanité, demandez-vous pourquoi Poutine a pris des mesure pour l’empêcher. Ce n’est pas parce qu’il n’aime pas les homosexuels, mais plutôt pour éviter une démoralisation de la société russe. Mais attention, je ne suis pas un intégriste chrétien qui montre du doigt les gays, non pas du tout, je dis simplement que c’est la porte ouverte à toutes les futures lois qui régiront nos vies, avec pour résultat un monde situé quelque part entre « 1984 » et « Fahrenheit 451″…

    Salutations…

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