Renaud-Bray: c’est la gue… la grève

Janvier 2011, Pierre Renaud, co-fondateur des librairies Renaud-Bray, quitte ses fonctions de directeur général pour céder le gouvernail à son fiston, le délicieux et magnanime Blaise Renaud. Bien décidé à marquer son territoire, ce jeune loup n’arrive pas qu’avec son étampe du HEC et la bénédiction paternelle. Il traine à sa suite une mentalité entrepreneuriale qui vient bouleverser l’atmosphère, disons, plus conciliante que celle prônée par son géniteur.

Nouvelle tête, nouveaux mœurs. Si, donc, le syndicat entretenait des relations cordiales avec la partie patronale, le nouveau venu ne perd pas de temps pour foutre la pagaille. Ouste la discussion, dehors la médiation, c’est la guerre de tranchées.

2 novembre dernier, après des mois de négociations infructueuses et l’absence d’une convention collective depuis près d’un an, les employé(e)s de onze succursales Renaud-Bray déclenchent une grève générale limitée. Leurs principales revendications sont une augmentation salariale mais aussi la reconnaissance du statut de libraire et des horaires fixes.

Que s’est-il donc passé entre l’entrée en poste de Séraphin et l’apparition des lignes de piquetage?

 

« Nous devrons passer par un chemin précis si l’on veut arriver à nos objectifs de croissance, de développement et de longévité. » Blaise Renaud

 

Pour mieux comprendre cette rupture, il est nécessaire de préciser la nature en pleine mutation dudit business. Plus précisément, les produits et services qu’on fourgue aux clients. Dans le cas d’une librairie, on conviendra qu’à la différence d’un simple bazar ou d’un magasin de chaussettes, on n’offre pas de vulgaires bagatelles usinées mais des livres.

Un livre, c’est un outil de transmission du savoir inestimable, un lègue culturel précieux. « Pour la suite du monde », dirait Perrault. C’est la connaissance cueillie mot à mot, la liberté, l’émancipation, le rêve, l’évasion, etc. Sa valeur n’est pas que commerciale.

Donc, ne peut s’autoproclamer femme ou homme de lettres n’importe qui. Cela requiert des études, de la curiosité, de l’expérience, etc. D’où la vocation de libraire, pardi! Ces derniers ont à cœur d’éduquer, de sensibiliser le lecteur. Ils défrichent l’inconnu pour lui, question de ne pas lui refiler un torche-cul par simple réflexe-vendeur. Ils ne cherchent pas seulement à divertir moyennement quelques billets.

Mais voilà t’y pas que pour Gnafron fils, la littérature n’est ni son domaine d’étude, ni à première vue une passion. Avant tout, c’est un homme qui calcule. Et les chiffres, à l’instar des gens de son acabit, il les aime gros et croissants. Coûte que coûte.

Conséquemment, la culture propre à une librairie (ce p’tit village qui résiste tant bien que mal à l’envahisseur numérique et au mercantilisme ambiant) se fait varloper sa raison d’être, et royal! Sous cette nouvelle direction, c’est plutôt la fonction générique typique au « commerce de détail » qui prévaut.

Le statut privilégié du livre s’efface donc au profit d’une vulgaire marchandise. Une vision défigurée que ne partagent pas celles et ceux qui bouquinent amoureusement depuis belle lurette.

Rien qui puisse gêner les plans de « Scrooge ». Pour le jeune Renaud, vendre désormais de la vaisselle et autres camelotes inutiles en librairie, estropiant ainsi une part de l’espace réservé aux livres, n’est qu’une simple adaptation au marché. Qu’importe la lente et triste métamorphose des succursales en magasins de grande surface. L’impératif, c’est que le chiffre d’affaire, cette damnée boussole, vise toujours plus haut.

 

« Je ne suis pas très protocolaire, j’échange avec à peu près tous les employés, du moins au siège social. Peu importe ma position avec eux, je leur communique très bien mes attentes. » Blaise Renaud, encore.

 

Mais il n’y a pas que Céline, Orwell, Boulgakov et Ducharme qui en écopent, il y a d’autres données négligeables qui goûtent à la médecine innovatrice du DG. Les libraires et les employé(e)s aussi paient les frais de la vision du boss. Car si leur situation sous le règne du Père Renaud n’était pas jojo, dès le début de la dynastie de Guignol second, leurs conditions se prenaient une vilaine mornifle.

Du coup, une restructuration de l’organisation se met en branle. On oublie l’embauche de libraires compétent(e)s, préférant plutôt créer des postes de commis. L’avantage, c’est qu’un simple commis ne se mérite pas le salaire et les distinctions d’un libraire. Et pourtant, il est régulièrement appelé à fournir les mêmes conseils et services que ce dernier.

Il y a également la modification des horaires. Finis les quarts de travail fixes, la stabilité. Sous la nouvelle administration, on veut des employé(e)s manœuvrables, mobiles, quitte à ce que leur vie familiale et sociale en souffre. L’objectif, pouvoir donner des horaires variables, sans garantie d’heures.

C’est sans compter la nette diminution des heures de travail et l’abolition de plusieurs postes. Les gérants ne se privent pas de renvoyer chez lui un libr…commis s’ils jugent sa présence comme non requise. Sa paye sera moins grosse, mais on s’en graisse le manche dans les bureaux.

Mais il y a aussi les petits coups de pute. Juste un exemple. Comment enlever les tabourets et interdire aux employé(e)s de s’assoir pendant leur job rehausse d’une quelconque manière la rentabilité du magasin? En quoi le service et le rendement des libraires de plus de 60 piges s’améliore en passant toute la journée debout? « Fouille-moé », comme dit l’autre. Et la liste est longue…

C’est donc avec les arbres nus et le vent de novembre que les grévistes mènent une lutte pour leur sort. Difficile de prédire le dénouement du conflit. La partie patronale cèdera-t-elle? Les employé(e)s cèderont-ils au froid ou briseront-ils les reins du jeune DG de 26 ans? Et ce dernier, jusqu’où est-il prêt à aller, le temps des fêtes approchant à grands pas? Ce n’est pas la première crise syndicale que traverse l’institution Renaud-Bray, mais c’est de loin la plus sérieuse.

 

N.B. : Une petite lecture du blogue suivant (http://culturederesistance.wordpress.com/) offre un regard de l’intérieur exposant bien les mécaniques et les dessous du conflit.

Crédit photo tr_dr

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