L’homme invisible est pauvre

Une journée, début novembre, y fait frette. Le soleil n’est pas près de poindre ses rayons. Les quelques frêles arbres du square Viger qui subsistent n’ont plus leurs feuilles. Pas de piaillements nocturnes non plus, les oiseaux sont partis avec les touristes.

Une voiture solitaire ronronne au feu de circulation, patiente, les volutes d’un café fumant caressent la vitre. Il est encore trop tôt pour les klaxons et les engueulades de chauffards excédés. « Pas de presse, il n’y a pas un chat à fouetter », souffle la ville.

Pourtant, près de la tour de Radio-Cadenas, les ruines du square abritent une triste faune souvent remisée aux statistiques. Dans ses recoins, une douzaine, parfois plus, de pauvres bougres dorment. Emmitouflés dans de vieux sacs de couchage, des couvertures trouées, les plus chanceux ont une tente. Sinon, ce sont les abris de fortune, la paroi d’un mur froid, l’ombre d’un banc ou la grimace de la lune.

K est là, adossé à son chariot, sa petite chienne qui grelotte dans le creux de son bras. Les deux ronflent discrètement. Ce n’est ni sa première nuit, ni sa dernière. Bientôt, il se pourrait qu’il ait, s’il s’active, avec l’aide d’un organisme du coin, un logement pour l’hiver. Peut-être. Mais pour l’instant, c’est l’asphalte ou le gazon sec, dehors, à se les cailler.

Tout d’un coup, des voix fortes et autoritaires brisent le silence. Le faisceau lumineux d’une grosse lampe-torche extirpe brutalement K d’un rêve de plages, de brises douces et de cocktails avec parasols miniatures. Deux uniformes sans visage se dressent au milieu des dormeurs; ils sont venus à pied, l’auto-patrouille aurait trahi leur arrivée.

« Envoyez, debout hostie! La sieste est finie! On se lève, on se ramasse pis on décrisse! »

K peine à s’organiser, encore confus et ensommeillé. Les yeux rouges et cernés, tout en paquetant ses quelques effets, il observe les deux policiers sillonner parmi ses confrères. Tous s’activent, le dos courbé, dans les pénombres, grattant le sol pour ne rien oublier. Un des gars, penché, cherche désespérément son paquet de cigarettes. Un des flics, exaspéré, lui envoie un coup de botte dans les cotes.

« Plus vite, tabarnak », crie l’uniforme noir.

Le type encaisse sans broncher, au mieux se contente-t-il d’un gémissement réprimé. Résigné, il se lève et part. Il devra se priver de clopes et espérer que la charité, tout comme l’intolérance et l’injustice, est une fille matinale.

Une fois expulsés du square, tous se dispersent, hagards, engourdis par le froid qui pince. Il est 4h15. Les rues sont désertes. Les commerces fermés. Aucun café où se réfugier, pas de bouche de métro d’ouverte pour se réchauffer non plus. Nul part où récupérer, K baille et soupire, la journée s’annonce longue, plus que les autres.

Les heures passent, le flot humain alimente les rues de Montréal. La machine s’active.

 

Je suis à la job, derrière mon comptoir en train de lire un canard local, quand K débarque. Il me fait un signe sans dire un mot. Je mets mon manteau et sors le rejoindre. Je me sens cheap mais je lui pique une clope : encore deux jours avant la paye et je n’ai pas une taule. Je flatte sa chienne qui me lèche la main.

K me raconte donc sa mésaventure nocturne. Il n’omet rien. Il y va de moult détails, gestes, jurons et onomatopées. C’est un bon conteur, il a de l’émotion et aime se mettre en scène, même quand ce n’est pas la gloire.

S’il parvient à garder le sourire alors qu’il décrit le policier rudoyant un de ses amis, je fulmine de rage. J’écrase ma tope, des envies de meurtre entre les mains.

« ACAB, hostie. Tous des enculés », que je dis, mes dents qui grincent. K hausse simplement les épaules, n’offrant qu’un simple « ouais ». Même si c’est moche, dégueulasse, que les deux policiers s’en tireront impunément, sans le moindre avertissement, c’est son quotidien. Il en a vu d’autres et des plus enfoirés encore.

Sale époque pour les itinérants, s’il y a déjà eu de meilleurs temps pour être dans la rue. Je pense à cette Europe qui tend à criminaliser la mendicité. En Suède et en Espagne, on distribue de lourdes amendes. Tandis qu’en Hongrie, on ne s’encombre pas de faux-semblants  comme la simple judiciarisation des individus : la prison pour les récidivistes. Ça t’apprendra, salaud de pauvre!

Et ce n’est pas qu’outre-Atlantique où les plus démunis font tiquer les nantis et gens de pouvoir. Pensons à Richard Bergeron, celui qu’une partie de la « gauche » cautionnait durant la campagne électorale municipale. Ce dernier entendait résoudre une partie du « problème » en renvoyant par autobus les itinérants non-originaires de Montréal.

Bel esprit de solidarité, ce fameux « Pas dans ma cour ».

Rien que je dise à K. À quoi bon? Il a déjà suffisamment de ses misères personnelles à se préoccuper. Je lui promets plutôt une bière, bientôt, quand la paye rentrera. Ou à la suivante, promis. Il met les voiles et se dirige vers la soupe populaire de 19h30. Une brève poignée de main et je l’observe, avec sa chienne, pousser son chariot au travers de tous ces passants qui ne le voient pas…

Crédit photo Sander_123

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