Des sapins et des hommes, 1ère partie

Comme à chaque année, la fin novembre signifie pour moi l’exode des vendeurs de sapins de Noël. Attirés par la devise des ricains, ils sont des dizaines à migrer vers New York. Ils y vont pour prospérer sur le dos du p’tit Jésus, lui-même culbuté par le Père Cola.

Et dans la Grosse Pomme, on prend ça au sérieux le consumérisme culturel. Jusqu’à la main d’œuvre qu’on préfère avec l’accent du nord (pour une rare fois, s’entend). On importe donc un cachet d’authenticité : la compétence « canayenne ». Fait-on mieux que les prolos de chez eux? M’étonnerait, mais va savoir, les boss aiment ça, l’exotisme. Ça vend, qu’y disent.

Perso, si quelques clients ignares se languissent du stéréotype de l’ami des ours vivant dans un igloo, grand bien leur fasse. La majorité nous envie surtout la carte Soleil ou s’en bat les couilles.

Une chose est sûre, ceux qui supportent ce calvaire humide et résineux : que des fous braques! Pour la plupart, ce sont des québécois, sinon quelques gars des maritimes et les occasionnels de l’Ouest du ROC. Les vendeuses ne sont pas rares, mais on est encore loin de la parité.

Tout ce beau monde est éparpillé dans la jungle new-yorkaise, à monnayer des arbres.

J’ai lu quelques reportages qui « exposent » les dessous du business. Toujours les mêmes beaux quartiers, les mêmes témoignages d’habitués qui empochent gros et sans accroc, année après année.

Mon cul, oui. J’y suis allé avec deux potes et pour nous, c’était loin de n’être que fleur bleue, pâquerette et billets verts. Alors voici, pour les camarades moins épargnés, un portrait qui n’oublie ni les beaux traits, ni les balafres :

 

Pour nous, « ça a commencé comme ça… »

 

Le cul douloureux, Luis, Joël et moi sommes débarqués d’un bus tout déglingué, le 28 novembre 2008. Déjà, le passage de la frontière nous avait hérissé le poil. Faut dire que les douaniers reniflaient fort pour des lascars en quête de « fortune » comme nous.

Joël (blanc, un dossier criminel) et moi (blanc, p’tit séjour à Bordeaux), on nous a tamponné les passeports presto. Et ce, malgré nos yeux fuyants et nos sourires nerveux-culs-serrés.

Luis, par contre, les agents lui ont offert le profilage racial tous azimuts. Avec sa gueule d’hispanophone, il a eu droit aux questions indiscrètes, aux sourcils froncés, aux regards suspicieux, etc. Ils camouflaient à peine leur déception en le laissant passer, les salauds.

« Land of the free », hein? Ça commençait bien.

Les gourous des chaines Fox et CNN ne parlaient que de crises, de saisies, de subprimes, de bulle immobilière, etc. L’apocalypse financière s’emballait et je n’y entendais qu’un charabia hystérique. En ces temps d’incertitude, d’autres auraient hésité. Mais pour nous, déjà bien paumés, se risquer à New York ou patauger dans les boulots de merde à Montréal…Eh!

On ne songeait qu’aux tipis luxueux de Manhattan et à ses autochtones en costards, avec leurs totems d’acheteurs boulimiques. Trois colons qui venaient faire fortune avec de la fourrure verte et épineuse.

Merde, la déception toi, quand Tom Vanderberg, notre patron, nous a déposés à notre stand. Un stationnement d’asphalte gris et plat dans Westchester, un quartier irlandais à la limite du Bronx. Un trou ouvrier.

Au lieu de nos fantasmes de tours d’ivoire, nous « surplombaient » une pharmacie de deux étages et un vieux HLM.

Notre nouveau chez-soi, plutôt qu’une roulotte coquette (comme celles qu’on voyait depuis toujours à Montréal), c’était un mini-van de location. Alors, pour trois gars, il a fallu improviser. La banquette arrière enlevée, on a étendu deux sacs de couchage sur une planche de bois, en guise de matelas. Ne restait qu’un sac à se partager.

À noter que traditionnellement, les équipes assignent ou embauchent un pauvre gars pour le quart de nuit. Plutôt du genre solidaire, on a opté pour une rotation. Chacun dormait 8 heures et en bossait 16, ainsi, jamais un de nous serait seul.

Le hic, c’est que personne ne voulant sacrifier de son sommeil, et trop paresseux pour défaire notre installation : le même sac de couchage était occupé 24 heures sur 24. Trois sardines qui picolaient et suaient à grosses gouttes. Trois ploucs qui alternaient les contributions de jus de pieds et marinaient dans leur unique couchette, celle-ci collée contre une chaufferette constamment à plein régime.

Bonjour l’odeur.

Sur les deux ou trois premiers jours, rien de bien excitant. On explorait le quartier en attendant cette livraison d’arbres qui tardait. On rafistolait notre stand. On s’habituait à nos quarts de sommeil.

Le soir, de l’autre bord de la rue, un splendide pub, le Rory Dolan’s, nous narguait avec ses clients au chaud, des pintes de mousseuse noire en main. Alors que nous, dans un parking de pharmacie, c’était de la crisse de Bud à courir en rond pour se réchauffer. Joël et moi, on se tapait la veillée de nuit. On protégeait un stand vide, à poireauter jusqu’à l’aube et espérer Tom avec les hosties de sapins.

Fait notable et peu glorieux, ce n’est qu’au troisième jour qu’on a allumé : comment allions-nous nous laver? Ah, bravo les génies! Trois jours pour découvrir que notre mini-van n’avait pas la douche intégrée. Con et paniqué, j’ai appelé Tom vite fait.

Deux jours plus tard, Julie, une amie de Montréal qui faisait la navette entre les caprices du patron et les jérémiades des différentes équipes, est venue nous chercher. Elle nous a emmenés dans un gym pour qu’on se lave. C’était moins une. Déjà quand je pissais, ça sentait la « Vache qui rit » au rez-de-chaussée…

Julie nous a avertis qu’une fois la saison bien entamée, se récurer le mal de vivre sous un jet d’eau chaude serait un luxe rarissime. Faudrait être débrouillard ou se dégoter une bonne étoile.

Le lendemain matin, Luis et moi, on sifflait une bière dans la bagnole, à écouter The Pogues tandis que Joël cuvait son vin et ronflait derrière nous. Les torches-culs new-yorkais m’amusaient avec leurs gros titres à la mords-moi-le-nœud. L’ennemi était toujours Obama l’enfoiré de socialiste, ou bedon un potentiel barbu kamikaze en manque de théocratie…

Le calme plat, pas un chat.

Sauf un type qui nous dévisageait, accoudé sur sa voiture. Une grande asperge louche en manteau de cuir, une cigarette au bec et les yeux plissés. Il s’est approché et s’est présenté : Rory, comme le bar, simple coïncidence. Il habitait dans le HLM d’à côté et depuis quelques années, c’était apparemment chez lui que les vendeurs de sapins se lavaient. Miracle, ‘sti!

Il nous a laissé son numéro et son adresse puis s’est taillé. Non sans mentionner au passage qu’il était un peu déçu, histoire que la saison précédente, les vendeurs, c’était de jolies jeunes filles. Et pas trois poilus dont deux avec des accents pas possible.

Providentiel, mais un drôle de personnage tout de même.

C’est le sixième soir qu’un dix-huit roues croulant sous des milliers de sapins empilés est enfin arrivé. En moins de vingt minutes, avec l’aide d’un jamaïcain et d’un type d’Halifax, quelques six cents arbres tapissaient le stationnement.

Avec Tom, j’ai fait l’inventaire : grosso merdo 400 Balsams (une variété cheap, les branches qui pétaient à rien, des trucs rachitiques qui s’asséchaient vite, pour les gagne-petit), 150 Frasers (résistants, bien verts, bien reluisants, prototype classe moyenne) et une cinquantaine de Douglas (dorés, la haute gamme, pour ceux qui veulent frimer).

Le patron nous a refilé un entonnoir pour entortiller les sapins dans un filet, une scie pour couper le tronc si nécessaire, des bases en plastique et deux ou trois conseils pour camoufler notre inexpérience.

Vers minuit, tout était cordé par grandeur, qualité et prix. On a descendu une trentaine de Bud pour célébrer. La saison pouvait commencer, à nous la gloire!

Pour lire la suite: Des sapins et des hommes, 2ème partie

Crédit photo Javier Gutierez Ace

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2 réponses à “Des sapins et des hommes, 1ère partie

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