Des sapins et des hommes, 2ème partie

Les horaires de travail : Luis (8h00-23h59), Joël (16h00-7h59) et Bibi (00h00-15h59).

 Malgré notre stand garni de sapins et la pancarte promotionnelle « Nice Trees », y avait pas encore foule. Notre deuxième semaine à Westchester ne partait pas sur les chapeaux de roue. Faut dire qu’il restait encore vingt jours avant qu’on célèbre le charpentier prodigue.

 Notre radio croassait les mêmes dix tounes de Nouwel à longueur de journée. « Jingle Bells » et Cie en boucle, ça crée une ambiance festive que le patron disait. Des cantiques récupérés par des marketeux pis des gérants de grandes surfaces, oui.

 Julie nous visitait de temps en temps, entre les urgences de Tom et les cernes des autres vendeurs. Elle gardait le moral, la Julie, pas du genre à s’astiquer l’angoisse inutilement. Son frère venait d’arriver. Le patron l’a envoyé dans Spanish Harlem. Un foutoir où s’entassait les immigrants, avec tous les effets pervers que la pauvreté, les murs de carton et la promiscuité des sens entraine.

 Pour nous, la routine s’installait, lente et poisseuse. On bouffait principalement trois trucs : le gruau fade mais chaud du Dinner, les maudites nouilles sauce-louche du boui-boui asiatique du coin pis les hosties de sandwiches jambon-ou-dinde-va-savoir du dépanneur. Le tout nappé de café eau-de-vaisselle.

 Nos premières ventes ont pas été fameuses. Un midi, exemple, ça a été un Balsam, un nabot rachitique et troué de partout. Un dernier de classe. Et la p’tite dame le négociait sévère, c’t’épouvantail. Tom nous avait dit de « jamais vendre en dessous de dix piastres le pied ».

 On voulait ben, misère. Mais avec un arbre tuberculeux, les histoires de crises de CNN pis les yeux tristes de la madame, on patinait. D’la marde partir en croisade pour vingt misérables dollars, on a cédé.

 Un indice déjà que l’âme de vendeur nous faisait défaut. Si on espérait gagner notre pitance, faudrait s’assouplir l’éthique, s’insensibiliser l’artichaut, fourrer avec des dents blanches. Peut-être que l’écœurement nous atrophierait l’humanisme.

 La température baissait et les nuits refroidissaient. Sans compter la maudite humidité, merci la rivière Hudson. Nos chaussettes se mouillaient d’une sueur glacée en moins d’une heure. Et avec Tom qui nous bassinait les oreilles à propos des supposés voleurs, on restait assis sous notre abri de fortune (une bâche patentée, de la corde, quelques clous rouillés trouvés ça et là, deux bûches pis un CD de The Pogues) à se les cailler.

 Joël en chiait un coup la nuit, c’t’idée d’emporter des p’tits bottillons fancy aussi. Au moins, en gars courageux, il souffrait en silence. Par contre, nourrir son stoïcisme nous coûtait une crisse de beurrée en whisky, même le plus cheap.

 On rencontrait les résidents du quartier au gré de nos ventes. À quelques reprises, des p’tites dames nous ont apporté du café, d’autres des plats Tupperware. Parfois pour nous remercier d’une livraison, ou juste pour s’évader du confinement d’un écran de TV, écœurées d’être pognées entre quatre murs.

 Des bonhommes gratte-cennes venaient s’obstiner pis chialer un coup sur les prix, partaient en sacrant pour mieux revenir maugréer de nouveau pis payer notre prix. Un gros gars du Bronx venait avec son panier d’épicerie proposer des paires de bas volées, des bobettes volées, des mitaines volées, des thermos volés, etc.

 Il y avait aussi des affreux. Comme ce type irlandais chez qui on a livré un mastodonte de 13 pieds. Pendant qu’on entortillait le sapin dans un filet, il nous racontait sa carrière de pompier : les bébés calcinés, la viande grillée, les bonnes femmes qui hurlaient, les couineurs, les gens qui se garochaient du troisième pis se brisaient en gros tas mous, les escaliers en colimaçon qui en finissent plus, les Tours Jumelles pis les « enturbannés » du 911.

 Et pendant qu’on trottait derrière lui, concentrés qu’on était à la queue-leu-leu, il y est allé des « négros qui foutent le feu à leurs maisons de paille qu’on jurerait qu’ils le font exprès. » On aurait figé mais il continuait. Alors, comme deux idiots, on suivait.

 Une litanie de « pas propres », de « drogués » pis de « paresseux » dégoulinait de sa bouche. Tandis qu’on fixait nos pieds mouillés entre les branches de c’te pauvre sapin-là, à l’étroit dans notre mutisme.

Il nous a payé avec un sourire pis des airs de gars prêt à poursuivre sa diarrhée verbale. On a sacré notre camp. On a peut-être même couru. Un vingt piastres de pourboire rare, nourrissant pis honteux, mais en poche.

 On savait que la masse de dévots de Nouwel finirait par venir se faire détrousser, avec candeur à part de ça. Mais ça commençait à presser, nos économies se dilapidaient à vue d’œil. Même avec les quelques chicots qu’on vendait quotidiennement, on n’avait pas de caisse dans laquelle piger. L’austérité donc. Pour nos estomacs, s’entend.

 Rory est repassé un matin. En semaine, il fréquentait les narcotiques anonymes pour une dépendance à l’héroïne. Ça ne le gênait pas d’en parler. Ses premiers fixes remontaient à sa courte carrière comme photographe de mode. Ça l’avait suivi aussi une fois devenu cambrioleur, puis jusqu’au début de son stage de soir comme ambulancier. Maintenant, le sevrage lui creusait les joues. Au moins il avait deux chats pis une copine pour l’encourager.

 D’ailleurs, côté bibine, on s’auto-prescrivait généreusement et notre posologie-maison était libre d’interprétation. Pas qu’on se rivalisait pour la première cirrhose, mais fallait se ménager les nerfs.

 Les sujets de discussion qui se raréfiaient, les anecdotes qui s’épuisaient, les clients chiants, le froid, la crisse d’humidité, nos corps moulus, le manque de sommeil. Pas bon tout ça. La gnôle, ça engourdissait tout ça. Ça réprimait les envies de meurtres entre amis consentants.

 Éméchés, peut-être, mais sains d’esprit.

 Un soir, Tom a rappliqué pour nous proposer un p’tit job. Qui nous ferait une belle cuisse, qu’il disait, l’hostie. Il lui manquait deux gaillards pour livrer la marchandise aux autres équipes. Il nous savait maigres en piastres et offrait cinquante patates pat tête de pipe. Une heure, top. Joël et Luis sont donc partis avec lui dans un bazou tout déglingué. Laissant mézigue surveiller le stand, peinard avec de la bière pis The Pogues.

 Une mise en contexte est nécessaire.

 Le transport des arbres se faisait par camion, mais pas dans une remorque fermée. Neunon. Des grandes planches de bois étroites s’élevaient, à quelques pieds d’intervalle, pour retenir les sapins à l’air libre, empilés les uns sur les autres. Un bon cinquante pieds de long pour quinze pieds en hauteur de résine, d’aiguilles pis de branches. Un « car freshener » géant.

 Et comme il n’y avait que deux sièges où s’asseoir dans la cabine du conducteur et qu’ils étaient six…

 …Luis, Joël, le Jamaïcain pis le gars d’Halifax s’agrippaient de toutes leurs forces, couchés sur une montagne de sapins filant à toute allure. Avec le vent qui hurlait dans leurs oreilles, le monstre mécanique qui crachait sa suie noire et le froid qui les mordait, ça priait fort, le cheap labour.

 Quand le chauffeur y allait du klaxon, c’était tout juste pour s’aplatir et raser la jupe d’un viaduc. Le moindre cahot était un risque de glisser dans le vide. Les p’tits gars, bien malheureux, invoquaient tous les seins et les saintes du répertoire.

 « Pus jamais, pus jamais, pus jamais, pus jamais…never again, never again, never again, never again! »

 La première livraison complétée, ils pouvaient souffler un peu, mâchouiller une cigarette. La pile d’arbres ayant descendue de deux ou trois pieds. Ils pouvaient presque s’accroupir.

 De nouveau sur l’engin infernal, ils roulaient à bon train quand le Jamaïcain a poussé un cri strident. Luis, dos au vent, n’avait pas vu ce feu de circulation suspendu au milieu de la rue qu’il s’apprêtait à se prendre en pleine noix. Dans la cabine, le patron se plaignait du manque de confort.

 Une fois revenu (après trois heures d’absence), Joël, plus blême que d’ordinaire, et Luis, des ecchymoses au dos, ils avaient des idées de mutinerie en tête. On va y faire ça, y va souffert ci. Mais au final, ils avaient encore bonne mine, pis un beau cent piastres.

 « Ben, qui mange d’la marge!». Comme disait l’autre. On a donc célébré avec une caisse de mousseuses.

Pour lire le début: Des sapins et des hommes, 1ère partie

Crédit photo patrickryanzeron

Publicités

Une réponse à “Des sapins et des hommes, 2ème partie

  1. Pingback: Des sapins et des hommes, 1ère partie | La plus grande gueule·

Laissez aller votre grande gueule...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s